Un petit blog pour vous faire partager 2 mois et demi au pole SUD, entre la base Dumont d'Urville et Concordia, nous serons une petite 15aine à faire progresser une caravane des neiges pour ravitailler des équipes de scientifiques
mercredi 17 février 2016
EPISODE 14 : s ‘échapper des griffes de l’hiver polaire.
Après 7 jours de beau temps, nous permettant parfois d’aligner 130 km journaliers, on nous informe d’une dégradation à venir. Température plus basse, vent s’accélérant. En effet, samedi 13 février, la bise fait son apparition. Elle nous rattrape, vient de notre dos, soulève des paquets de cristaux de neige et de glace. Rapidement, les tracteurs se couvrent d’un linceul blanc fait de congères, de stalactites. Une vraie carapace de glace. Une gangue presque minérale, dure et lisse, polie par le vent. Nos machines ont alors une drôle d’allure. L’imagination a le champ libre pour envisager ce qui est caché sous le manteau nacré : animal des neiges, belzébuth des Philistins, mammouth ressuscité ?
Le vent déplace des quantités de neige incroyables, à grande vitesse. Devant nos chenilles, c’est tout le paysage qu’on voit bouger, défiler. Un flux continu de neige forme un tapis roulant compact, qui file à toute allure. Un peu plus tard, c’est le ciel lui-même qui s’épaissit, blanchit. En quelques heures nous sommes en plein cœur d’une tempête cotonneuse, épaisse, qui calfeutre tout : les fentes des portes des cabines, les trappons, les fenêtres de la caravane. Nos pare brises sont maculés de cristaux formant des dessins d’enfants, des silhouettes, des contours géométriques. Le sas d’entrée de la caravane vie est maintenant la prolongation du monde extérieur. Le défaut d’étanchéité de la lourde porte a offert une brèche à la neige soufflée qui est venue s’accumuler à l’intérieur formant une couche atteignant les genoux.
La luminosité a décru. La nuit est revenue. Le soleil a incurvé sa course et disparaît maintenant complètement derrière l’horizon. Les premiers jours, il a malgré tout instillé suffisamment de lumière pour ne pas croire à la nuit. Mais à présent, jour et nuit se succèdent. Les heures du soir et du matin ont un éclat faiblard et lorsque les nuages sont présents la visibilité chute largement. Les heures de jour fondent très rapidement. Les ombres de l’hiver nous guettent et gagnent du terrain, grignotant la lumière crue de l’été austral.
L’ambiance sonore a changé aussi. C’est un univers de sifflements stridents, de hurlements aigus qui nous entoure. Le souffle puissant des vents catabatiques nous harcèle, fait trembler les vitres des cabines, les murs des caravanes. La nuit, allongés dans nos bannettes, nous sentons la structure du conteneur travailler, bouger, subir les assauts du vent. Les vibrations sont celles d’un bateau dont les membrures ploient dans la tempête.
Durant les heures de conduite dans le white out, on perd ses repères. Le relief se dérobe à nos sens. La fatigue et les longues heures de conduite en solitaire se chargent alors d’animer un peu la route et quelques visions m’apparaissent. Imaginant qu’on pouvait très bien se trouver sur une piste de ski lors d’un jour blanc, je vois sous mes yeux étonnés se dessiner alors la silhouette de mon père, revêtu de sa combi de ski bariolée verte, jaune et violette, faisant des virages serrés à contre sens du convoi et me saluant d’un geste du bras, accompagné d’un grand sourire. Puis c’est ma mère qui apparaît, plus loin sur la droite, assise dans un transat comme à la terrasse d’un resto d’altitude, les skis en éventail, relevant la tête d’un journal pour m’adresser aussi un salut tout aussi tendre et bienveillant.
Le seul point d’ancrage pour la vue est l’arrière du convoi qui nous précède.
Il faut le suivre avec application ou c’est la sortie de route. Notre procession prend alors des airs de fuite en avant. On détale devant l’hiver rageur qui s’installe. Le climat nous signale que nous ne sommes plus les bienvenus. L’hiver a envoyé ses sbires pour nous chasser. Il a mis tout son souffle dans les bourrasques qu’il a lancées sur nous. Le vent a soulevé la neige comme autant d’épine acérées pour nous intimider. Il a fabriqué des voiles blancs épais et froids et nous en a enveloppés. Il a élevé tout autour de nous des murailles blanches, compactes et mouvantes.
On est des jouets du vent et de la glace ; on est des pantins pris dans la nasse.
Les mâchoires de l’antarctique se referment sur nous. Leur étreinte forcit chaque jour.
Le relatif tourisme que nous pouvions avoir le sentiment d’effectuer ces derniers jours s’est évaporé. C’est maintenant le sentiment d’hostilité qui domine. L’aventure a commencé ce dimanche.
Notre seul échappatoire, c’est de suivre le cordon dessiné à l’aller. Quand cela devient impossible, on se laisse guider aveuglément par le GPS et n’avons cas d’autre choix que d’accepter le cap qu’il nous propose pour retrouver cap prud’homme.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
L'aventure commence ... et pour nous l'attente !
RépondreSupprimerN'oublie pas de nous raconter la suite !
Mais on s'est déjà bien régalé !
Gros bisous!
TO