Un petit blog pour vous faire partager 2 mois et demi au pole SUD, entre la base Dumont d'Urville et Concordia, nous serons une petite 15aine à faire progresser une caravane des neiges pour ravitailler des équipes de scientifiques
mardi 2 février 2016
EPISODE 10: un train dans les nuages
Nous voici à quelques encablures de dôme C en ce mardi soir ; plus que 130 km.
Notre convoi a bien progressé ces derniers jours malgré des conditions de plus
en plus hostiles pour les machines (moins 45°C au matin il y a 3 jours, 3220 m
d’altitude ce soir) : samedi, une panne a immobilisé le cortège des tracteurs :
le « 8 », celui qui ouvre la route, a vu un de ses éléments (le 8 est une
niveleuse) se démanteler : une pièce métallique impliquée dans la jonction
entre la lame et la machine a cédé : aussitôt, l’équipe des mécanos s’active
(hier ils s’étaient déjà démenés pour réparer le groupeélectrogène). On sort
des caisses à outils, on prépare un poste à souder, un étau, on décale des
cuves de gasoil devant l’établi improvisé pour se protéger du vent glacé. En un
instant, toutes les compétences sont réunies : on inspecte, on démonte, on
discute, on envisage. Simultanément, l’autre partie des raideurs s’occupe
d’installer le camp : on rassemble les machines, bien alignées, on les connecte
au générateur pour les maintenir en température toute la nuit, on nivelle la
neige tout autour de la caravane principale pour en faire des zones
praticables, on construit une montagne de neige à proximité du fondoir puis on
le remplit. Ainsi, en quelques minutes, la vie s’organise au milieu de ce rien,
de ce nul part glacé, immaculé, où l’horizon ne finit pas. Avec nos quelques
tracteurs et caravanes on fait surgir la vie pour une poignée d’heures. Pendant
que dehors mes collègues s’activent, font les pleins, vérifient les niveaux,
connectent les câbles électriques,…je file en cuisine car c’est là ma mission à
chaque arrêt : tout préparer pour que le repas puisse commencer sitôt les
travaux d’extérieur terminés. J’ai donc 30 à 45 minutes pour installer le
dîner. Il me faut donc démarrer le four, sortir les plats congelés, faire
chauffer une soupe, aller chercher le pain gardé dehors et le rendre
comestible, m’occupe de l’eau potable, des ordures, ré achalander les stocks en
allant jusqu’à la caravane magasin, mettre la table, préparer l’apéro, et si
j’ai encore le temps cuisiner un dessert.
Il s’agit donc pour tout le monde d’un vrai sprint, dès lors que les moteurs
sont coupés ; chacun vaque à sa mission d’are d’are car les journées de
conduite sont longues et on aspire à se glisser dans nos draps avant minuit. Le
temps s’en trouve ainsi chamboulé : il paraît étiré, dilaté, lorsqu’on roule
11h durant la journée, mais dès qu’on pose pied à terre tout s’accélère. Une
heure semble alors filer en quelques minutes, alors que peu de temps
auparavant, les secondes s’égrainaient doucement, aussi lentement que le rythme
solennel de nos tracteurs (12 km/h au plus fort).
Même si ces heures de conduite paraissent parfois longues, elles restent
pourtant des moments intenses. Perchés dans nos cabines, nous voici bercés par
le ronronnement rassurant de nos moteurs. L’esprit un peu ramolli pour la route
monotone, on est facilement happé par nos rêveries. Le paysage n’offre au
regard aucun point d’accroche particulier. La même image frappe l’œil quelque
soit sa direction. Le blanc de la neige se mêle parfois au ciel clair sans que
l’horizon ne propose de séparation. On s’imagine alors voguer dans les nuages,
planant dans un au-delà sans limite, inhabité. Notre train semble filer dans
ces étendues cotonneuses, lisses, nacrées. Le relief parfois légèrement ondulé
engendre de discrètes déflexions de nos trajectoires, semblables à celles qu’on
emprunterait si on glissait d’un nuage à l’autre. Notre convoi prend alors
l’apparence d’une caravane fantastique, bringuebalant joyeusement ses wagons
colorés (rouges, oranges) au milieu de ces formations blanches et ventrues.
S’accrochant aux courbes régulières, se hissant sur le relief suivant, avec la
force tranquille d’un vieux train à vapeur des westerns. Les moteurs endurent
vaillamment ces contraintes, sans protester, les chenilles trouvent leurs
chemins toutes seules, calées par des talus neigeux de chaque côté. On ne
touche quasiment pas le volant. On croirait que nos placides montures
connaissent la route par cœur, comme des chameaux dans le désert.
Petit à petit, le temps et les distances se diluent, se brouillent. A-t’on fait
un km ou dix, sommes nous partis depuis 30 minutes ou 2 heures ; parfois il est
vraiment impossible de le dire. Aucun repère sur la route, aucun changement
notable dans le paysage. Nous sommes en train de traverser le plus grand désert
du monde. Et nous y sommes seuls. Aucun chance de croiser une autre caravane,
pas d’oasis, pas de ville étape. On ne peut compter que sur nous pour habiter
ce vide, le temps de notre route. La routine est bien installée, peut être
aussi pour nous maintenir dans un cadre sécurisant. Aussi pour se donner toutes
les chances d’avancer efficacement. Cependant, ce rythme quotidien très marqué
rend chaque jour semblable au précédent et au prochain. Les repères temporels
sont brouillés. Il est très difficile de caractériser une journée . En dehors
d’une éventuelle panne, rien ne la distingue clairement d’une autre. Chaque
réveil annonce la répétition des mêmes moments que ceux qui viennent de
s’écouler. Même petit dèj, mêmes vêtements, mêmes gestes à effectuer pour
démarrer et chauffer le tracteur, même ordre dans le cortège, mêmes consignes
dans les talkie-walkies, mêmes procédures de démarrage, même ronron du moteur,
même paysage, mêmes heures de pauses. Drôle de quotidien. Seul le gps nous
assure qu’il y a bien une progression de jour en jour, que tout cela est
cohérent. La preuve de cette progression est salvatrice. Sinon on pourrait
parfaitement penser que chaque soir on revient au point du matin. En effet à la
fin de chaque journée, on retrouve le même terrain plat qui accueillera notre
cortège pour la nuit.
Si les premiers jours sont ceux de la découverte, de la fascination pour ce
nouveau monde, les suivants dessinent une nouvelle routine. Toute situation,
même exceptionnelle, contient en elle le risque de la monotonie on dirait. Il
convient alors de s’entraîner à garder un certain recul pour continuer à
savourer cet hors du commun. Se persuader de faire un pas de côté pour
réaliser. Laisser ses rêveries courir sur ces reliefs glacés. Se sentir
infiniment petit au milieu de ces étendues qui défient l’imagination. Voyager
dans le temps pour esquisser ce que devait être ce continent blanc il y a des
millions d’années et ce qu’il pourrait être dans aussi longtemps. S’élever dans
le ciel qui nous entoure et nous voir petites fourmis formant une colonne
insignifiante sur le dos de ce géant de glace. Se rêver cosmonaute au commandes
de son vaisseau découvrant une planète hostile et figée.
Quand on retrouve ses esprits après ces moments de déconnexion, on se demande
si on a rêvé une minute ou une heure. Le paysage , bien sûr, est toujours le
même. On triche un peu et on regarde l’heure.
L’instant d’après nous voilà à nouveau happé dans d’autres voyages. Parfois
plus introspectif. On se découvre alors, malgré soi, scrutateur de son passé.
On replonge dans certaines périodes de sa vie, au gré des pensées, sans ordre,
sans logique, sans respect chronologique. Le voyage intérieur ne bute sur
aucune limite ici. Pas de limite de temps (ou quasiment, car 5 h continues de
conduite permettent de se laisser aller), aucun bruit (sauf le ronronnement
régulier du moteur), pas d’interlocuteur, pas de soucis immédiat d’emploi du
temps (celui ci est réglé à l’avance comme du papier à musique), pas de RDV,
pas d’appel à passer. Le champ est libre. Pas de panneau publicitaire sur la
route, pas de règles de circulation, pas de trafic en dehors du notre. Pas de
sonnerie, pas de chaînes de radio. Pas de péage, pas d’aire. De la neige, du
ciel, de l’air. Une route droite. Des consignes radio simplement pour démarrer
et s’arrêter. Pas de plein à faire sur la route ( le réservoir contient 900
litres). On apprend donc à mieux connaître son monde intérieur. On constate
parfois qu’on le connaît bien mal. Qu’on l’a délaissé un peu trop. On
l’apprivoise, on l’ordonne, on l’entretient, on y ménage de la place. On
l’échafaude. On essaie de lui redonner un certain agencement, une cohérence.
C’est finalement un jardinage très plaisant et instructif. Certains souvenirs
émergent d’eux-mêmes, plein de couleurs et de détails. D’autres qu’on imaginait
vivaces sont difficiles à convoquer.
On profite de ce luxe de temps et d’insouciance pour accompagner notre parcours
terrestre d’un voyage intérieur inattendu.
Oups je me suis encore laissé entraîner dans quelque rêverie. Il est une heure
du matin et pourtant la lumière est là, incroyablement belle. Car les rayons du
soleil de minuit sont les plus doux que je connaisse. Ils sont rasants,
caressent le sol et révèlent chaque relief ; ils sont doucement dorés, semblent
chauds. C’est fascinant. Je vais me coucher.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire