Un petit blog pour vous faire partager 2 mois et demi au pole SUD, entre la base Dumont d'Urville et Concordia, nous serons une petite 15aine à faire progresser une caravane des neiges pour ravitailler des équipes de scientifiques
jeudi 28 janvier 2016
EPISODE 9 : moins 30 le matin
Le convoi entame ce matin le 6è jour de progression. Les habitudes se mettent en
place ; le rythme et le déroulement des journées a été intégré par les membres
de l’expédition. Lever 6h30 environ, Pdèj jusqu’à 7h15, nettoyage de la cuisine,
passage à la salle de bains et départ 7h30 ; 30 min de préchauffage pour les
moteurs puis on s’attelle aux citernes/conteneurs/caravanes… et le train
s’ébranle à8h00. Pause technique à 10h45, puis arrêt repas à 13h30. Déjeuner 1h
chrono, mise en place et desserte comprises ; on grimpe à nouveau dans nos
machines à 14h30 ; pause technique 17h15 et arrêt du convoi à 20h ; puis une
heure d’installation/station essence/… pendant que je prépare le dîner pour 21h
; sortie de table vers 22h15, débarrassage, mise en place du Pdèj, douches, … et
coucher vers 23h/23h30. Oufffff, fin de la journée.
On vit donc une alternance de période très haletantes où en très peu de temps il
faut se préparer s’alimenter, nettoyer, réparer, entretenir…et de moments très
calmes passés à suivre le tracteur qui nous précède pendant 6h le matin et
autant l’après midi. On a parfois l’impression que les moments de conduites sont
en fait des antichambres entre deux périodes très intenses, pour se reposer un
peu de la précédente et se préparer à la prochaine. Visualiser les actions qui
vont être faites, dans quel ordre, par quelle procédure, avec quel équipement ;
anticiper le repas, les recettes à essayer de concocter, les aliments restants,
les restes à terminer…Car une fois qu’on a sauté du tracteur, tout va très vite
: il fait maintenant assez froid (moins 30), donc pas question de perdre du
temps et de s’exposer inutilement à la sanction glacée pour les oreilles , les
doigts, les orteils ; quand on a fini de conduire, on souhaite soit vite
recommencer à conduire afin de pouvoir arriver le soir dans les temps ou bien
vite passer au dîner pour ensuite se coucher.
Au contraire lorsque l’on est à bord du tracteur, là toute la frénésie
précédente retombe, on retrouve sa cabine à soi, son univers personnel : chacun
grimpe à bord avec son petit casse croûte, sa boisson, de la musique, des
émissions de radio et durant la conduite, les échanges radio n’ont qu’un but
utilitaire. Chaque pilote semble se plaire à rester dans son petit cocon
délimité par les 4 parois vitrées de sa cabine, pour un temps c’est là son petit
royaume.
Il s’agit en effet d’une place exceptionnelle : juché à 2 m au dessus du sol on
peut contempler à loisir les immensités désertes qui nous entourent. On est
ainsi le passager privilégié d’un compartiment panoramique d’un train unique :
une traversée de l’antarctique à 12 km/h au sein d’un attelage motorisé. La
progression est linéaire, régulière comme serait celle d’une antique locomotive
; le convoi est une succession de motrices et de wagon, reliés entre eux par des
élingues ; derrière les double vitrages parsemés de givres et de glaces, défile
le plus incroyable des paysages : le spectacle unique d’un plateau continu de
presque 5000 km de long, quasiment plat ( c’est en fait un cône en pente très
très douce avec le somment en son centre culminant vers les 3500 m). Cette
croûte de neige et de glace est parcourue par un réseau de rides, ridules,
dunes, discrètes crevasses. On voit ça et là des congères qui peuvent atteindre
1m50 de haut. C’est un des endroits les plus secs au monde : quasi pas de
précipitations, et l’air est aride, on a le nez et la gorge desséchés, il faut
sans cesse boire. La peau est raide et cartonneuse. C’est donc le désert le plus
impitoyable qui nous entoure : aucune forme de vie, un vent permanent, aucun
point de repère physique ; et qui plus est la boussole ne nous servirait à rien
car elle nous indiquerait le sud dans notre nord ( le pôle sud magnétique s’est
déplacé il y a quelques années et se trouve à présent tout près de DDU).
A bord de nos engins, la rêverie s’invite facilement : tout nous y pousse : le
chauffage maintient une douce torpeur, les bosses et trous de la piste nous
bercent en rythme, le fond musical nous transporte, la fatigue nous fait
légèrement flotter, le ronronnement du moteur nous rassure comme les battements
cardiaques d’un organisme démoniaque qui nous abriterait et nous protègerait.
Aussi, on a parfois l’impression de ne plus être dans le wagon d’un train
étrange, mais sur le dos d’un éléphant endurant et véloce, doux pachyderme
gardien de notre progression. Car les mouvements de terrain engendrent des
balancements du convoi assez réguliers, lents et contrôlés ; il se dégage une
impression de puissance maîtrisée, de tranquille assurance. On est à 2m au
dessus du sol sur le dos de nos montures. Chaque animal est relié au précédent.
Les élingues deviennent autant de trompes et de queues. Pendant quelques
instants, nous voilà donc cornac.
Ah j’entends qu’on s’agite autour de moi. Je crois que le convoi ne va pas
tarder à partir…
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Bravo Martin et merci de nous faire participer à ton aventure de façon aussi vivante et détaillée.
RépondreSupprimerGros bisous
TO