jeudi 7 janvier 2016

EPISODE 3 : iceberg droit devant !


jeudi 7 janvier 11h heure locale à bord de l'astrolabe.
je m'extrais avec délice d'une nuit longue nuit de sommeil (...hummm quel plaisir de sentir ses batteries remontees a bloc), quand je croise Joël dans la coursive
(futur cuisinier de DDU pour un an). Joël est tout sourire, a double titre : 1/ Il a vu son premier iceberg 2/ il a remporté la cagnotte de l'astrolabe.
En effet hier soir au diner, une enveloppe circulait pour parier sur l'heure a laquelle serait vu le premier iceberg, chacun y mettait une participation de son choix
et joël a eu le nez creux à quelques minutes pres ...Mais grand seigneur, il a aussitôt remis le gros lot à l'équipage (classe !)
Quoiqu'il en soit mon sang ne fait qu'un tour, je lui demande s'il est encore visible et fonce alors à la poupe pour immortaliser cet instant : l'iceberg est toujours
là, éclatant de nonchalance. La vague d'étrave de l'Astrolabe ne le fait à peine sursauter, il nous ignore superbement. Celui ci est assez grand, environ 2 fois le
bateau soit 130 mètres environ. Ses flancs sont teintés d'un bleu ciel  plein de nuances et striés de longues griffures. On pourrait croire qu'un monstre marin l'a
lacéré. C'est seulement l'effet combiné du vent et de son vellage (moment ou il s'extrait de la calotte glaciaire de l'antarctique). Son bord supérieur est crênelé,
tantôt de reliefs arrondis, tantôt de pics hérissés. Une drôle d'apparition en somme qui renvoie l'image incongrue d'un voyageur solitaire qui aurait perdu ses
semblables et voguerait sans but et sans fin...c'est presque un peu triste...et dans ma tête résonne alors la chanson de dick annegarn, "bébé éléphant". Cet iceberg
est un peu, dans mon univers personnel, le bébé éléphant d'annegarn, version polaire. On sait que ça va mal finir pour lui ; car même s'il soulève l'admiration de
ceux qui le croisent, il est condamné à errer loin de chez lui jusqu'à sa disparition complète.
Toute la journée, nous verrons d'autres bergs, plus ou moins gros, plus ou moins colorés, passant au large ou près du bateau. Apparitions fantasmagoriques,
silhouettes isolées, faites de bosses et des piquants, reliefs torturés, blocs géants qui semblent inoffensifs mais peuvent d'une seconde à l'autre se retourner et
engendrer alors une méchante vague. Drôle de spectacle. Un peu plus tard dans l'après midi , le souffle d'un banc de baleines attire l'attention en passerelle ; en
effet, par tribord à quelques miles du bateau, des panaches de vapeur d'eau s'élèvent périodiquement, et l'observation aux jumelles permet de repérer le dos arrondi
de plusieurs baleines (difficile de préciser l'espèce). Il y a donc de la vie dans cette eau pourtant à moins 0.9 degrés (l'eau de mer gèle à -2 degrés environ).
Depuis hier soir, la mer s'est calmée, le ciel s'est découvert et depuis ce matin, les conditions de navigation sont très agréables. Il semble que cela soit
classique, à l'approche de l'antarctique. En effet, le continent fait obstacle à la houle au moins la houle du sud.
On apprécie donc grandement ces conditions confortables après avoir été bien secoués ces 2 derniers jours. Aussi, la nuit a été très agréable et certains (moi
compris) ont bénéficié de 13 h de sommeil continu ; quel plaisir !
Les compagnons de voyage commencent également à s'activer en prévision de l'arrivée , demain vers 8-10 h . On lit les documents envoyés ce jour par la base DDU
comprenant le règlement intérieur de la base, diverses consignes, l'organisation des dortoirs...On prépare nos sacs pour être prêts à débarquer ; les passagers que
j'ai inclus dans l'étude médicale sur le mal de mer me rendent leurs questionnaires, les scientifiques paramètrent les différents dispositifs de mesure qu'ils vont
utiliser à terre ; bref, on assiste un peu au reveil après les 5 jours assez calmes de la traversée...tout ça est de bonne augure car mine de rien cela fait
maintenant 9 jours complets que nous sommes sur la route de DDU, 2 jours 1/2 d'avion, 1 jour 1/2 d'escale à hobart et 5 jours de mer...
Le monde civilisé commence à nous sembler bien loin ; je me suis d'ailleurs imaginé, lors d'un moment d'insomnie lorsque la mer était démontée, moi, sur l'astrolabe,
allongé dans ma cabine, puis spontanément j'ai effectué un grand zoom arrière dans ma tête ; j'ai alors vu le bateau rétrécir, ma silhouette aussi, encore plus, puis
le bateau ne devenir plus qu'un minuscule point, seul, au milieu de l'océan austral ; et avant de rencontrer une terre habitée, l'australie, il m'a fallu encore et
encore continuer le zoom arrière ; il n'y a en effet pas un seul bateau à des milliers de km à la ronde ; aucun bateau de plaisance, pas de bateau de croisière, zéro
bateau de pêche...rien, nada, nichts ! étrange impression ; l'impression qu'à partir de maintenant on ne peut plus compter que sur nous mêmes...en même temps, pas la
peine de dramatiser, on est hyper bien équipé, les reserves de carburant à DDU sont optimales, les groupes électrogènes marchent au poil et en cas de problème il y a
un paquet d'ingénieurs/techniciens/bricoleurs géniaux. On a aussi des hôpitaux bien équipés, des tables d'opérations ( et surtout des avions si une évacuation est
nécessaire).
Un autre sentiment qui existe aujourd hui c'est le fait que je ne vais pas recroiser de si tôt la majorité de mes compagnons de voyage : en effet, presque tous vont
aller s'installer à DDU, alors que les gens du raid (karen et moi) allons être pensionnaires de cap prud'homme, une base logistique d'été servant uniquement de point
de départ et d'arrivée pour le raid (ainsi que de stockage durant l'hiver pour les tracteurs du raid). Cette base est située à 4 km de DDU, qui devient une île en
été, accessible alors seulement en hélico.  Seul un glaciologue vient avec nous a cap prud'homme car plusieurs terrains de manip glacio sont à proximité. On se
prépare donc à dire au revoir à presque tous les autres : presque...car  on va retrouver 3 d'entre eux à...concordia dans quelques jours ; en effet, un médecin
allemand, un ingénieur canadien et un technicien italien vont être acheminés en avion depuis DDU vers dome C. Donc on se prépare à se dire demain "See you at
Concordia...!" une phrase qu'on a rarement l'occasion de prononcer en général.
Quant à moi je vous dis "see you soon" lors du prochain épisode que j'aurai le plaisir de vous envoyer depuis l'antarctique !




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