mercredi 27 janvier 2016

EPISODE 8 : La caravane des neiges



Dimanche 13h30 : l’ensemble de l’équipe du raid sort de table après un déjeuner
inaugural terminé par un dessert maison (tarte au citron meringuée) arrosé de
champagne comme il se doit. Voici un bref aperçu de mes compagnons d’aventure :
ceux que vous connaissez déjà : Karen, JB, Tito, Alex ; mais aussi Vincenzo et
Mirko deux militaires italiens prompts à faire des blagues que nul ne comprend
exceptés eux, farceurs et rigolards ; Vincenzo vient de Napoli et Mirko plutôt
du nord de l’Italie : leur italien est très dur à comprendre, ils ne parlent ni
anglais ni français…donc on a recours au mime largement ; Nanard, un ancien de
CPD ; un grand gaillard, élancé, venant de la bresse ; lui aussi est dur à
comprendre tant son accent « pays » est costaud : un mélange d’intonations
stéphanoises et haut savoyardes : ça défrise ; Nico, le chef du raid, LE plus
souriant de tous, un visage plein de malice, des petites lunettes, les cheveux
poivre et sel, une barbe de 3 jours ; il rigole à chacune de ses phrases. Et
Jacky, la 55aine bien tassée, petit bonhomme à l’accent du lot et garonne,
chantant, ancien mécano voiture ; il fait là son 30è raid environ (il a arrêté
de les compter).
L’équipe des 10 raideurs est donc réunie, là, devant là caravane vie, et prend
l’air. Il fait d’ailleurs très doux, sans un souffle de vent ; les icebergs
devant CPD se reflètent sur la mer, miroir lisse et paisible. L’endroit où est
installée le convoi surplombe CPD. Alors que la matinée a été intense, chacun
s’étant affairé à sa tâche pour les derniers préparatifs, le temps semble alors
s’étirer. On savoure une pause inattendue ; en effet, les cartons de congelés ne
sont pas encore arrivés tout à fait ; l’équipe de CPD a un tout petit peu de
retard ; on savoure donc ces quelques minutes dérobées. On apprécie l’inattendu.
Certains s’installent sur des caisses métalliques chauffées par le soleil, se
bricolent un  petit dossier ; d’autres posent devant le tracteur qu’ils auront
pour 3 semaines, les italiens font des photos avec les maillots de foot des
stars de Napoli…On goûte là à une réminiscence d’un dimanche en famille en
France, quand on traîne au café, qu’on profite du calme avant de débarrasser,
qu’on fait durer ce moment encore un peu…allez encore une tasse.
Ah ! ça pétarade au loin, notre pause est terminée. Voici les collègues de CPD
qui déboulent avec  les surgelés et aussi pour nous adresser un dernier au
revoir : on voit arriver le flexmobile rempli de cartons (les repas congelés
pour les 3 semaines), le quad à chenilles zigzague entre les tracteurs, 2 ou 3
challengers (l’ancienne génération de tracteurs). Tous ces engins filent,
slaloment, glissent entre les tas de neige et de glaces et convergent vers nous.
EN quelques instants, le tourbillon reprend : transfert des cartons, accolades,
embrassades, mouchoirs agités, derniers conseils…puis on grimpe dans nos
tracteurs déjà préchauffés et le convoi se prépare à démarrer ; j’occupe le 2è
tracteur du convoi de tête, je dois donc d’abord tendre ma petite élingue qui me
relie à mes charges : 1 réservoir de 12 m3 de gasoil, 2 conteneurs à +4°C, un à
–20, puis le magasin, la caravane vie et la caravane énergie ; je tends mon
élingue (vitesse un et 1000 tours) je préviens Alex qui me précède, il démarre,
je surveille l’élingue qui nous relie, juste avant qu’elle se tende je lance mon
tracteur (vit 3 et 1700 tours) les roues patinent un peu, je sens l’effet de la
traction puissante d’Alex et un instant plus tard, mon tracteur s’ébranle…le
convoi est lancé ; deux autres convois similaires nous suivent et 3 engins de
damage s’occupent d’ouvrir la piste ou de la refaire entre deux convois ; les
premiers mètres défileent, on monte les rapports, synchronisés par radio : la
4…la 5…la 6… jusqu’à la 13 (tout ça en triple à la radio car 3 convois et aussi
en 3 langues : un convoi italien, un français et un mixte qui parle en anglais)
sacré brouhaha sur le canal 14. Sur les bords de la piste, échelonnés sur
plusieurs km, on croise nos collègues de CPD qui se sont postés pour nous
envoyer leurs encouragements…tout en s’enfonçant vers le sud, dans l’immensité
blanche, désertique, on apprécie de voir ses témoignages d’amitié qui jalonnent
le début de notre parcours : on comprend qu’ils nous disent bon courage,
attention à vous, à bientôt, on vous attend…on voit aussi qu’ils regardent d’un
œil expert notre attelage, l’enchaînement des charges, …on sent qu’il veille sur
nous, en vieux briscards polaires…On se sent comme des plongeurs sous marins qui
débutent une longue descente abyssale, partant vers un inconnu hostile et
insondable, et que nos camardes sont les plongeurs de sécurité installés aux
paliers les plus superficiels.
Notre colonne est en marche, on file à 12 km/h.
Les consignes techniques sont données par radio : on vérifie de concert la
température des gaz d’échappement, de l’eau, de l’huile, les tours minutes ; on
paramètre nos gps, on installe nos musiques.
Et puis on regarde autour de nous, quand l’excitation du départ commence à
s’estomper ; autour de nous un désert de glace, immense, infini. La ligne
d’horizon, bien nette, n’est interrompue par rien ; pas un relief, pas un arbre,
pas une construction ; tout est uniforme, plat ; pas une seule forme de vie ne
subsiste ; nous sommes le seul indice à des km à la ronde, que la Terre abrite
la vie.
Parfois les alentours changent légèrement : ici quelques dentelles de glace
sculptées par le vent, là des crénelures,  à côté des reflets bleutés de glace
vive. Le ciel, d’un bleu immaculé fait à l’immensité blanche qui nous entoure ;
du bleu, du blanc, l’horizon entre les deux, et quelques points minuscules qui
serpentent sur la glace, nous. C’est tout. Le vent se charge de créer des
vaguelettes, une vraie houle même tant elles sont rangées, rythmées ; nous
évoluons sur cette mer figée, mais inquiétante. Nous faisons notre route entre
ces petites dunes pour emprunter la ligne de plus petite pente, nous glissons
sur le dos de ces croissants de glace.
Malgré nos efforts constants pour progresser efficacement, rien ne matérialise
notre avancée : aucun repère, aucun panneau. Et l’horizon qui semble toujours
s’échapper. Pourtant on a bien l’impression d’apercevoir là bas, au loin, un
petit col, un épaulement. Mais il se dérobe sans cesse, on ne l’atteint jamais.
Nous sommes des nomades d’un désert lunaire, et notre but semble inaccessible.
Heureusement que les gps nous aident et nous rappellent la réalité de nos
progrès.

D’ailleurs on a quand même bien progressé puisque hier après midi on a effectué
une 60aine de km et aujourd’hui 120.
Ce soir le thermomètre affiche –22 dehors et 7  à l’intérieur (avant qu’on
commence à chauffer).
Demain matin il fera sans doute dans les –25°C.
Nous sommes à 1900 m d’altitude ; la pression atmosphérique a chuté bien plus
vite que notre ascension le laissait auguré et ma montre a sonné toute l’après
midi pour me prévenir de possibles orages (pas un nuage dans le ciel)…On est bel
et bien dans un lieu particulier qui échappe à toute analyse sensée.

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