mercredi 13 janvier 2016

EPISODE 4: un pied au pôle sud

Ah ! La terre ferme...
            Après 5 j 1/2 de navigation à bord de l'astrolabe (le 1/2 jour importe !), nous mettons pied à terre sur l'ile du Lion, au pied de la base Dumont d'Urville (DDU), la station scientifique de l'IPEV en Terre Adélie (une des 2 seules bases françaises en antarctique, avec Concordia, franco-italienne).
Les dernières heures de traversée ont été incroyablement belles : sur une mer calme, sans vent, lisse comme un lac, le bateau a franchi une discrète barrière de glaces dérivantes (pack), 5-6 h avant d'atteindre DDU. Il était donc 2 h du matin environ, une partie des passagers étaient encore debout, à la passerelle, pour observer le spectacle. Celui du bateau glissant silencieusement au milieu des petits icebergs, se frayant un chemin tranquillement. Les glaçons tintent sur la coque, rebondissent, les plus grosses plaques de banquise craquèlent avec des bruits plus sourds, se brisent en une multitde de finses ocuches horizontales comme un Viennetta. AU loin, de plus gros icebergs lancent des lumières bleutées, douces, fantastiques. Ces halos sont fascinants et aimantent le regard. On pourrait croire qu'ils marquent là une porte mystérieuse, un passage vers un monde parallèle, peut être un autre espace temps. Ils semblent délimiter un seuil devant chaque montagne de glace. La traversée du pack est très courte (2h environ) et les glaçons sont très modestes (parfois ils forment une banquise épaisse de plusieurs mètres).

            Quelques heures plus tard, c'est l'archipel sur lequel est posé DDU qui apparaît au loin. UN peu après, voilà les manchots adélie qui foncent autour du bateau, décrivant des arabesques sous marines comme de vraies torpilles. Ici un saut au dessus de l'eau glacée, là un escadron groupé. Le spectacle est incessant. C'est un vrai comité d'accueil.  Ils nous escortent jusqu'à la zone d'appontage, qui est fait une simple langue de glace reliée à la terre. Quelques silhouettes, encapuchonnées, agitent les bras et nous saluent. Le bateau fait un petit ramming (allers retours pour creuser une place confortable dans la glace), puis les aussières sont lancées, les martyrs sont installés, le ponton flottant ajusté. ET nous voici en file indienne, chargés de nos bagages, prêts à sauter à terre, enfin ! Les premiers pas sont hésitants, le sol est glacé, pas très nivelé.

            Nous avons à peine le temps de réaliser que nous touchons au but, que les consignes fusent : on nous explique rapidement qu'on va être héliporté jusqu'au séjour (bâtiment abritant les parties communes : réfectoire, bar, bibliothèque, salle de jeux) pour le déjeuner. Celui-ci se situe à un jet de pierre du port mais est implanté sur une autre île et le pont de glace qui les relie est incertain. 15 secondes d'helico suffisent à nous catapulter devant le séjour, puis on s'engouffre dans le réfectoire où le déjeuner de la base est largement commencé. Je croise alors plusieurs visages familiers : le cuistot de DDU, un réunionnais que j'ai vu plusieurs fois dans les australes, un VAT (Volontaire Au service Technique, enfin on devrait dire VSC maintenant, Volontaire au Service Civile) ornitho, rencontré à Crozet, Céline une ornithologue vue à Kerguelen,... et j'ai alors l'impression réellement (et seulement à ce moment là) de vraiment retrouver un petit monde familier, celui des Taaf. J'ai le droit à un début de visite de la base, après le déjeuner, avec Olivier, le chef de district, quand sa radio grésille : "t'es avec Martin, le nouveau toubib du raid ?" car un nouvel hélico était déjà prêt à nous arracher de la douce agitation de DDU pour nous acheminer à Cap Prud'homme (CPD), Michel (un glaciologue) et moi. Ni une ni deux, nous voici à nouveau dans les airs, survolant la base puis la banquise, puis l'océan austral, pour franchir une grande baie, maintenant en eau libre, qui sépare DDU de CPD. Les 5 km sont vite avalés, et je découvre ma nouvelle maison pour 1 mois 1/2 ainsi que mes nouveaux collègues.

           CPD est une mini base, autonome, ouverte seulement l'été. Elle a pour unique vocation la préparation du raid : et tous ses corollaires : stockage de vivres à acheminer à Concordia, de gasoil (pour Concordia et les tracteurs du raid), stockage des tracteurs, matériel pour leur maintenance, garages pour fabriquer et entretenir les traineaux... Elle abrite en moyenne une 10aine de personnes. Les voici dans le désordre : Tito (christophe) le chef (maire) de CPD, un mécano toujours souriant, au visage plus bronzé que celui d'un mono de ski, l'oeil toujours malicieux et enthousiaste ; Alex, chef technique du garage, qui vit en Alsace, à la mine joviale et débonnaire ; Jean Louis, un des personnages de CPD, sans doute le doyen, cuistot dans les Taaf depuis au moins 30 ans, qui a hiverné plusieurs fois à Concordia, DDU, Kerguelen... et vit dans le Jura ; JB le benjamin du groupe, chaudronnier soudeur, qui a hiverné à DDU l'an dernier, stéphanois d'origine, ingénieux, bricoleur et toujours rigolard. Les autres pensionnaires réguliers de CPD sont en ce moment sur le raid N°1 (retour à CPD dans 2 j environ). Il y a aussi 3 glacios déja présents depuis le début de l'été austral : Vincent F, un haut alpin trapu et blagueur, Vincent J, un toulousain, moniteur d'escalade chauve et potache et Laurent un grenoblois au visage émacié témoignant d'une condition physique exceptionnelle, grimpeur très fort, plus discret mais pas moins observateur. Avec Michel un autre glacio de grenoble (sans doute co doyen avec JL) nous formons une équipe de 9 personnes appelé à grossir (l'équipe hein ! enfin on espère).

           Tito, en bon maire, me fait tout de suite faire la visite : le bâtiment principal accueille les chambres (4x4 pers + celle de JLouis, à part), l'hôpital (très simple, plutôt un camp médical avancé, où le médecin dort), la cuisine, la salle à manger (vue sur mer et banquise), un atelier qui sert aussi de fumoir et salle de projection pour le film du samedi soir, une salle informatique (d'où je vous écris), 2 douches, 2 wc, 2 urinoires, une cambuse, une terrasse (pour faire les bbq quand il fait très beau), la plate forme d'atterrissage de Momo, le skua semi domestique, mascotte de la base (il y a aussi Madame,la copine de Momo et ptit Momo qui est né cette année mais qui ne vient pas encore prendre la béquée devant la base). L'ambiance est très familiale et aussi extrêmement contrastée : dehors et dans l'atelier, il y a partout des machines, des élingues, des tours, des fraiseuses, des postes à souder, des meuleuses thermiques, des tracto pelles, des quads sur chenilles, des fûts d'huile, de graisse, des écrous, boulons, câbles, pièces de rechange, boîtes de vitesse ouvertes en deux, visseuses, perforatrices, compresseurs,...dedans, le royaume de JL, c'est rideaux, pantoufles, mains propres, nappe le dimanche, plateau de fromage, cognac, magret et même foie gras certains jours. La vie quotidienne est réglée comme du papier à musique : PDej 7-8h, ménage 8-9 h, collation 10-10h15, apéro 12-12h15, déjeuner 12h15-13h, goûter 16h-16h15, apéro 19h-19h15, dîner 19h15-20h. La plupart du temps à 13h c'est sieste et à 21h la plupart est déja au plumard. Le dimanche c'est relâche (PDej jusqu'à 10h, nappe, repas (encore) plus sophistiqué. Le samedi soir c'est film : un vidéo projecteur a été installé dans l'atelier, la porte de celui ci étant aux dimensions 16/9è, une chaine hifi a été ajoutée : on se croirait vraiment au ciné en métropole, exceptées les odeurs de tabac froid et d’essence et la température de 10 degrés environ.

           Mon rôle à CPD est ambigu : je suis le médecin de la base mais aussi le commis de JL et la petite Marie (ménage tous les matins). JL règne sur la base en grand père gentil mais autoritaire, et a accumulé quelques décennies de petites habitudes et manies qu'il faut respecter. J'écoute donc attentivement toutes ses explications et essaye d'anticiper ses ordres car c'est vraiment pas évident de redevenir petit commis, homme de ménage ET d'être sous les ordres d'un autre. Mais je le savais depuis bien longtemps et ce rôle était clairement inclus dans le package "médecin du raid". Je m'en accommode au essayant d'apprendre le maximum de choses au plan culinaire, en me fixant des petits défis (mettre la table au plus vite, ne rien oublier), faire le ménage au top du top et vite fait, et aussi j'essaie d’établir le climat le plus amical et constructif possible avec JL : il a un paquet d'anecdotes à raconter, il connaît tout le monde ici, sait toutes les petites histoires : bref c'est une encyclopédie des missions polaires françaises et j'en apprends tous les jours. EN plus, il est quand même super fort en cuisine et je suis sûr que je vais progresser un max.

          Depuis que je suis arrivé (5 jours), j'ai eu l'occasion :
- de faire un footing mémorable avec Michel un matin, pendant une heure, sous un ciel bleu foncé, sans un vent, avec au retour (montée à l'aller, en suivant la piste du raid qui s'élève vers l'inlandsis) une vue incroyable sur la baie, l'océan austral, les icebergs au loin !
- de partir en manip glacio toute une après midi, pour aider 3 glacios à déblayer presque 20 m3 de neige et de glace pour récupérer les appareils d'une station de mesure ensevelie en un hiver.
- de passer une matinée à DDU, guidé par Armelle, le médecin de la base, et d'entendre les récits de son hivernage à Kerguelen il y a quelques années.
- d'assister à la séance de ciné de CPD samedi soir.
- d'envoyer pour la première fois depuis l'antarctique et par des français des images d'échographie (de mon ventre et de mon artère fémorale droite).

          Bon faut pas que je traîne, je dois aller dare dare mettre la table.

          Portez vous bien. Martin

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